
Les films traitant de la thématique des prisons sont légion. Par conséquent, un imaginaire autour de l’incarcération se construit et se renforce dans les esprits des spectateurs. Cependant, un fossé important se dessine entre cet imaginaire culturel de la prison et la réalité, soit en exagérant soit en déformant les faits.
Un condamné à mort s’est échappé (1956) de Robert Bresson est un film sur l’évasion d’un prisonnier du fort Montluc à Lyon. Ce thème est très régulièrement utilisé au cinéma bien que les cas d’évasion ne représentent qu’un très petit pourcentage dans la réalité.
Les motifs des barreaux, des menottes et des clés ainsi que leurs bruits associés sont souvent utilisés dans les films de prison. L’enjeu de cette séquence, (time code [16’35’’ – 18’09’’]), réside dans l’omniprésence et l’accentuation de ces motifs carcéraux. Il s’agit ainsi de relever les signes formels qui contribuent à cet imaginaire carcéral.
La séquence se déroule lorsque le protagoniste Fontaine change de cellule passant du rez-de-chaussée à la cellule 107 au dernier étage de la prison. Dans le premier plan, le décor ne permet pas de situer le personnage et de savoir qu’il est dans une cellule. C’est lorsque la voix-over du personnage dit « le lendemain le gardien chef venait me prendre » et que celui-ci remet ses menottes — suivi du bruit diégétique du verrou en hors champ — que nous devinons le lieu cellulaire. Le deuxième plan d’ensemble le confirme, la caméra étant cette fois-ci à l’extérieur de la cellule au côté du gardien.
L’éclairage en low-key fait ressortir les ombres et provient d’en haut comme le démontre, dans le deuxième plan, l’ombre en diagonal vers la porte de la cellule laissant imaginer la présence d’une fenêtre en hors champ.
La distinction entre le prisonnier et le gardien se fait à travers les vêtements portés. Le prisonnier est en civil avec des vêtements souillés, relevant d’une part la négligence subie et d’autre part, donnant une image du prisonnier comme « malpropre ». Le gardien est en uniforme. Un autre élément distingue les deux personnages, il s’agit de la voix : le gardien parle français avec un accent allemand en voix-in contrairement au prisonnier qui reste dans le silence. Cela montre l’autorité exercée et la hiérarchisation des personnages. Bien que les deux personnages s’en vont en hors champ, la caméra ne les suit pas et reste immobile devant la cellule vide. C’est par un fondu enchaîné qu’on retrouve les personnages dans la cage d’escaliers.
Les menottes, motif récurrent de l’incarcération, représentent le symbole de l’enfermement du prisonnier. Lorsque le personnage est dans sa cellule, il n’est pas menotté car il est enfermé dans un espace clos mais dès qu’il en sort pour être dans les couloirs —un espace moins clos — les menottes se substituent à cette privation de liberté. Il s’agit dans ce cas d’une perte d’autonomie spatiale. Le prisonnier ne peut pas sortir de sa cellule quand il veut et lorsqu’il doit se déplacer d’une cellule à une autre c’est toujours sous la présence d’un gardien.
Lorsque le prisonnier apparaît dans le troisième plan, un bruit de barreaux en hors-champ se fait entendre. Ce bruit passe du hors-champ en in car la caméra montre en gros plan le gardien faisant glisser les clés contre la rambarde d’où provient le bruit. À nouveau, le motif des clés et des barreaux sont bien mis en avant par ce gros plan et l’accentuation du bruit. Le son confère un effet inquiétant et dramatique à la scène. Ce plan montre également la supériorité du gardien car c’est lui qui détient les clés de la « liberté ». De plus, ce bruit désagréable attribue un caractère hostile au gardien.
Dans le quatrième plan, la rambarde de l’escalier n’est plus visible mais sa présence est toujours suggérée par le bruit hors-champ émis par le gardien. Le motif des barreaux est à nouveau présent grâce aux ombres portées sur le mur. L’angle, dans ce quatrième plan, est en plongée : avec le prisonnier devant le gardien cela a pour effet de diminuer le personnage et le montrer en position d’infériorité et de faiblesse. La caméra suit le prisonnier à l’aide d’un panoramique horizontal. Ce mouvement de caméra rejette le gardien ainsi que le bruit des barreaux hors du cadre, laissant le prisonnier seul dans le cadre et dans le silence. Cette association prisonnier/silence et gardien/bruit souligne la différence de pouvoir.
S’en suit un long plan fixe devant la porte fermée de la cellule 107 avec toujours en hors-champ le bruit des clés contre la rambarde. Une fois de plus, le son est mis en valeur et contribue à façonner la représentation de la prison. Lorsque le gardien ne parle pas ou n’est pas dans le champ, ce sont finalement les bruits qui soulignent sa présence.
Quand le prisonnier rentre dans sa nouvelle cellule, tandis que les plafonds sont hauts, le cadre de la caméra se place au ras de la tête du prisonnier, diminuant ainsi le personnage et accentuant sa position vulnérable. Lorsqu’il se rapproche de la porte de la cellule, la composition du plan est très forte en signification. Tout d’abord, le prisonnier est surcadré par la porte et ne dépasse pas l’espace de la cellule. La rupture des deux espaces cellule/couloir se fait de façon très marquée par le trait de l’encadrement de la porte distinguant le côté lumineux et le côté obscure. Le prisonnier étant du côté blanc et le gardien du côté noir, seules les mains menottées du prisonnier rompent cette séparation en s’introduisant dans l’espace du gardien pour qu’il le libère de ses menottes. L’espace ainsi que les couleurs créent une dichotomie entre les deux personnages. De plus, le prisonnier a une chemise claire tandis que le garde porte un costume foncé : il y a là un jeu d’inversion. La lumière peut également suggérer la notion de liberté dans la mesure où le corps entier du prisonnier reste dans l’obscurité et dans l’espace de la cellule tandis que les mains sont éclairées en étant dans l’espace du couloir et en se faisant démenotter — acte de libération.
Finalement, le prisonnier toque au mur de sa cellule : un bruit doux contrairement au bruit de clés qu’on entend à nouveau une fois le garde parti. Son geste de toquer et l’absence de réponse soulignent son isolement « entre quatre murs ». Il parle à nouveau en voix-over car nous sommes dans ses pensées. C’est par un fondu au noir que se termine la séquence.
Pour conclure, cette séquence illustre, tant dans la dimension sonore que la dimension visuelle, les motifs récurrents de l’imaginaire carcéral (menottes, barreaux, clés) en les mettant en évidence par des procédés formels (gros plan, éclairage, son). Cette mise en évidence cinématographique contribue alors à façonner et à renforcer cet imaginaire.
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