Le roman de Nana Kwame Adjei-Brenyah est une histoire de science-fiction dystopique qui nous présente le très populaire et très controversé programme, au sein du système carcéral américain. Vu par des millions de spectateurs live-stream, il s’agit d’un hard-action-sport nommé BattleGround, retransmis à la télévision. Le principe : enfermés dans des arènes, des prisonniers (hommes et femmes) font des combats à mort — tels des gladiateurs modernes — pour gagner l’ultime prix : leur liberté.
Les Chain-Gang All-Stars sont donc les prisonniers qui participent à CAPE, acronyme de Criminal Action Penal Entertainment. Ils sont appelés des Links et regroupés en équipes appelées des Chains. Loretta Thurwar et Hamara « Hurricane Staxxx » Stacker sont les deux stars favorites des fans. Elles font toutes deux parties de la même chaîne nommée Angola-Hammond Chain (A-Hamm). Le terme Chain-Gang renvoie évidemment aux anciennes chaînes de prisonniers et aux travaux forcés pénitentiaires. Le roman prend donc une pratique historiquement associée à l’incarcération et la transforme en spectacle sportif futuriste.
Le CAPE est présenté comme une alternative à de très longues peines de prison. Un prisonnier condamné à une peine d’au moins 25 ans peut choisir de rejoindre CAPE. Au lieu de rester en prison durant des décennies, il accepte de devenir Link et de participer aux combats. Le système prétend offrir aux prisonnier une possibilité de liberté. Ainsi, s’il survit suffisamment longtemps — trois ans sur le Circuit — il peut atteindre la High Freedom, autrement dit, la liberté et la clémence de l’État. Mais bien évidemment, atteindre cette liberté à un prix. Pour cela, il doit marcher – combattre – tuer – marcher – combattre – tuer et ainsi de suite. De plus, derrière cette promesse réside un piège : la liberté est certes possible, mais le prisonnier peut mourir à n’importe quel moment. Et sa mort devient alors un divertissement rentable pour CAPE.
Le système repose sur une morale perverse sous couvert du libre arbitre. En effet, juridiquement, les prisonniers sont censés choisir librement. Le programme insiste donc énormément sur le fait qu’ils ne sont pas forcés et qu’ils comprennent les règles. Cependant, leur « choix » intervient alors qu’ils sont déjà condamnés à de très longues peines et fortement influencés par leur vécu dans des conditions carcérales extrêmement violentes. Soit ils ont l’option de rester en prison pendant 25 ans ou davantage soit de participer volontairement à des combats à mort pendant trois ans et obtenir une potentielle liberté. Mais peut-on vraiment parler de libre choix lorsque l’une des alternatives est une incarcération extrêmement longue, parfois dans des conditions déshumanisantes ?
Alors oui, ils choisissent de participer, faute d’une meilleure option.
Une logique complètement perverse et contradictoire
Le programme CAPE repose sur une grande contradiction morale. En effet, bon nombre de ces prisonniers ont été condamnés pour meurtre pourtant, dans ce programme on les force à tuer — ce pour quoi ils ont justement été incarcérés initialement. Dans cette logique, le meurtre devient un crime pénal seulement si l’une des parties le décide (en l’occurrence, le pouvoir institutionnel). L’idée revient à dire que : « tu as tué dans la vie civile, c’est inacceptable donc on t’emprisonne mais, si tu arrives à survivre en tuant d’autres personnes, tu mérites la liberté ».
En sommes, l’État légalise et organise CAPE ; ce dernier transforme les combats en institution ; les médias les diffusent ; les spectateurs les regardent et finalement la société accepte que cette violence existe. Vous voyez la perversité ?
Lorsque je lisais ce roman, je ne pouvais m’empêcher de faire un parallèle avec la peine de mort (toujours en vigueur dans 27 États des US) qui, pour moi, suit exactement cette logique contradictoire. Des personnes peuvent être condamnées à la peine capitale pour avoir commis un meurtre : on cherche ainsi à les punir et rendre « justice » en les tuant, c’est-à-dire en leur infligeant précisément le même acte que celui pour lequel elles ont été condamnées parce qu’il est jugé comme illégal. L’idée finalement est : « toi tu n’as pas le droit de tuer, mais nous oui » ainsi, le meurtre devient acceptable lorsqu’il est institutionnalisé et c’est cela qui en est glaçant. Certaines personnes n’ont pas le droit de tuer en revanche, certaines institutions, elles, ont le droit de tuer. La différence n’est donc plus tellement l’acte que celui qui détient l’autorité pour le commettre.
Nous avons donc ces trois catégories :
A : une personne tue quelqu’un ; cela devient un meurtre ; jugé comme un crime ; donc condamnation.
B (dans le cas du roman) : un Link tue un autre Link dans un BattleGround ; ceci se passe dans le cadre d’un combat ; c’est considéré comme un sport ; et en plus c’est un divertissement ; donc récompense.
C : L’État exécute un condamné ; c’est la conséquence d’une peine capitale ; c’est considéré comme une justice.
En regardant ces trois cas, cela soulève la question suivante : qu’est-ce qui transforme moralement un homicide en « justice » ou en « sport » ?
Juridiquement, l’État distingue homicide criminel et exécution judiciaire, et les partisans de la peine capitale considèrent précisément que cette dernière n’est pas un meurtre mais une sanction légale. Mais c’est justement cette distinction que le roman nous pousse à interroger. Qui décide que deux actes physiquement similaires ont des significations morales radicalement différentes ?
Le geste physique peut être le même — Une personne tue une autre personne — mais le vocabulaire institutionnel change complètement sa signification. En ce sens, CAPE est littéralement construit autour de cette transformation du vocabulaire.
Lorsque la mort n’est plus seulement légale mais devient spectacle
Le roman va encore plus loin car le programme CAPE n’a pas seulement l’autorité légale de faire tuer les prisonniers entre eux mais elle peut également transformer leur mort en divertissement (lynchage ou bûcher des « sorcières » sur la place publique, ça vous rappelle quelque chose ?). Et cela est une des choses les plus glaçantes du roman, le fait que la violence devient acceptable dès lors qu’elle reçoit une structure institutionnelle et un vocabulaire qui la normalisent.
Dès lors, la vie d’un être humain (criminel ou non) ne vaut pas plus qu’un moment de divertissement ?
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