Titus Kaphar : Quand masquer devient une manière de dire la vérité

Après avoir vu le film Exhibiting Forgiveness (2024), j’ai eu l’occasion de voir de près les oeuvres de l’artiste Titus Kaphar à la galerie Gagosian de Paris, lors de son exposition personnelle The Fire This Time.

Titus Kaphar est un artiste visuel contemporain américain reconnu pour son travail qui remet en question les récits dominants de l’histoire de l’art, en particulier ceux concernant la représentation raciale. Né en 1976 à Kalamazoo, dans le Michigan, il vit et travaille actuellement à New Haven, dans le Connecticut. Il explore à travers la peinture, la sculpture et l’installation la manière dont les histoires et les identités sont construites visuellement, et comment certains récits historiques sont mis en avant alors que d’autres sont négligés ou effacés. Kaphar comme d’autres de ses contemporains dont Kehinde Wiley, réinterprète des œuvres classiques de l’histoire de l’art occidental, souvent issues de l’art académique européen et américain. Il travaille fréquemment à partir de portraits de personnalités historiques, de peintures religieuses ou de scènes de pouvoir, qu’il modifie pour en souligner les omissions, en particulier celles concernant les personnes racisées.

Un large éventail de techniques mixtes est utilisé, combinant peinture à l’huile, découpes, sculpture et collages. Ses œuvres sont souvent en interaction avec les cadres et les supports eux-mêmes, dépassant le simple format de la toile pour devenir des objets sculpturaux.

Une esthétique de l’effacement

Plusieurs caractéristiques visuelles sont propres à Kaphar : les traces de peinture blanche (Whitewash) , la découpe à même la toile ou encore l’empâtement avec du goudron. Ces techniques peu communes servent à souligner paradoxalement l’invisibilité. Dans certaines de ses œuvres, il déchire, coupe ou voile des parties de toiles classiques pour ainsi attirer l’attention sur les éléments oubliés ou supprimés de l’histoire. Une des techniques les plus remarquables est celle de l’effacement partiel. Il efface ou masque certains personnages de ses tableaux pour montrer à la fois leur présence et leur invisibilisation. Il utilise souvent de la peinture blanche pour “obscurcir” des figures dans ses compositions, symbolisant l’effacement des contributions des personnes noires et marginalisées.

« L’histoire des Noirs, telle qu’elle est représentée dans l’art occidental, se résume souvent à trois rôles : esclave, servitude ou pauvreté. Mais au-delà de cet ordre social réducteur se cache un peuple digne et fort, dont la survie relève du miracle. Mon travail vise à mettre en lumière les visages et les figures dont la présence a été occultée dans la peinture occidentale » – Titus Kaphar

Autours de l’exposition

L’exposition The Fire This Time de Titus Kaphar, présentée à Gagosian, rassemble une série de peintures récentes et de sculptures en bois qui interrogent la manière dont l’histoire façonne la mémoire collective. Le titre fait référence à l’essai de James Baldwin, The Fire Next Time (1963), et prolonge sa réflexion sur les tensions raciales aux États-Unis. À travers des portraits et des dispositifs picturaux qui dévoilent ce qui a été dissimulé dans les récits officiels, Kaphar remet au centre de l’image des figures noires longtemps marginalisées par l’histoire. L’exposition explore ainsi les liens entre représentation, pouvoir et mémoire, tout en proposant une relecture critique de l’imaginaire historique américain.

Parmi les portraits présentés, beaucoup de ces sujets étaient des personnes réduites en esclavage liées à George Washington : des membres du personnel de sa maison, des combattants de la Révolution américaine et des femmes qui sont restées esclavisées des années après sa mort, des personnes dont l’histoire n’est redécouverte qu’aujourd’hui.

Les peintures de Titus Kaphar nous paraissent étrangement familières, et ce n’est pas un hasard. Plusieurs œuvres reprennent en effet des images fortement ancrées dans la mémoire collective, comme celle du dos scarifié de l’esclave Gordon – un homme dont la photographie a été l’une des images les plus largement diffusées par la cause abolitionniste aux États-Unis – ou encore celle d’une maison en flammes (évoquant douloureusement les violences perpétrées par le Ku Klux Klan contre la communauté afro-américaine). À travers ces références visuelles, Kaphar réactive des traumatismes historiques tout en questionnant la manière dont ces images continuent de hanter l’imaginaire américain.

Plusieurs de ses tableaux, dont les deux cités ci-dessus, revisitent le format et la technique de sa série Tar (2012–) qui consiste à mélanger de la peinture à l’huile avec du goudron et donne cet aspect très « pâteux ». L’utilisation du goudron comme matériau n’est pas neutre car dans l’histoire africaine-américaine, « Tar Baby » (poupée de goudron) est issu des contes afro-américains transmis oralement par des personnes noires réduites en esclavage dans le Sud des États-Unis. Dans un des contes, Br’er Fox piège Br’er Rabbit avec une poupée de goudron. Aujourd’hui, le terme “tar baby” est devenu une insulte raciale aux États-Unis, mais à l’origine, dans le folklore, le piège avait une fonction symbolique plus large liée à l’enlisement et à la manipulation. Avec le temps, le terme a été chargé d’un imaginaire raciste très lourd. Cela fait également penser au titre du roman Tar Baby (1981) de Toni Morrison. L’autrice réactive ce mot pour en faire un outil critique lié à la violence structurelle et aux contradictions de l’identité noire dans un monde dominé par des rapports de pouvoir hérités. Ainsi le goudron, en plus de rendre visible l’acte même de cacher, fonctionne comme une résonnance culturelle liée aux questions raciales.

La matière textile choisie par Kaphar n’est pas non plus dénuée de signification. Elle est elle-même intimement unie à l’histoire nationale, et à l’histoire de la communauté africaine-américaine. Cette histoire commence avec la culture du coton, étroitement liée à l’esclavage. Ainsi ce n’est pas sur de la toile (canvas) que l’artiste peint mais sur du tissu (linen).

Finalement, le travail de Kaphar est particulièrement engagé dans une critique des systèmes de pouvoir et de la manière dont la race est représentée dans l’histoire de l’art. Ses œuvres questionnent les représentations coloniales, racistes, et l’absence des personnes noires et d’autres groupes marginalisés dans les grands récits historiques. Il fait partie de ces artistes qui explorent le concept de “double conscience”, un terme introduit par l’écrivain et intellectuel William Edward Burghardt (W.E.B.) Du Bois, décrivant l’expérience d’avoir une identité marginalisée au sein d’une culture dominante qui ne vous représente pas pleinement. Ainsi, Kaphar utilise, entre-autres, l’empâtement et le goudron sur les sujets de certaines œuvres pour leur redonner une nouvelle épaisseur.

Pour aller plus loin : La reprise de l’histoire. Révisions du récit national dans les œuvres de Titus Kaphar, Sonya Clark et Fabiola Jean-Louis

Titus Kaphar par Jason Stanley (interview)


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