Représenter les violences conjugales et sexuelles au cinéma : analyse comparée de The Color Purple et This Boy’s Life

This Boy’s Life (Michael Caton-Jones, États-Unis, 1993)

La violence peut surgir dans le lieu où l’on se croit le plus en sécurité, la chambre et le lit conjugal. Au cinéma, ces violences ne se montrent pas toujours par des coups ou des cris. Elles se glissent sournoisement dans les draps, sur un corps soumis. Le cinéma montre souvent la violence comme un événement spectaculaire et exceptionnel telle qu’une bagarre, un meurtre ou un accident. Mais les violences conjugales et sexuelles posent un problème de représentation plus complexe. Elle ne se situent pas dans l’exception mais dans le quotidien. Elles surgissent dans l’intime, dans des espaces clos, souvent banals, parfois même esthétiquement séduisants. Dans l’espace privé réside alors un paradoxe, celui d’un lieu censé être protecteur mais qui devient un lieu d’enfermement et de soumission.

À travers certaines scènes, le cinéma révèle à quel point la frontière entre intimité, domination et agression peut être très fine. Les scènes dans The Color Purple (1985) de Steven Spielberg et This Boy’s Life (1993) de Michael Caton-Jones en sont des exemples particulièrement troublants.

Quand l’esthétique entre en dissonance avec la violence

Le cinéma ne représente pas toujours la violence de manière frontale. Il peut la faire émerger par le contraste entre ce qui est montré et ce qui est vécu.

La scène dans This Boy’s Life qui m’a marquée est celle où le personnage Dwight incarné par Robert De Niro couche avec sa femme Caroline (interprétée par Ellen Barkin). Durant la nuit, les deux corps nus sont filmés dans le lit, traversés par des ombres aux motifs floraux, probablement projetées par des rideaux hors champ. Ces motifs, doux et décoratifs, installent d’emblée une atmosphère supposément tendre et délicate.

La femme exprime alors le désir de se retourner pour voir le visage de son mari. Il refuse en affirmant qu’il n’aime pas cela et impose la position « doggy style » (levrette en français). Lorsqu’elle insiste, son attitude bascule brutalement. Il s’énerve, la saisit et lui plaque violemment la tête contre le matelas pour l’empêcher de se retourner. Un plan rapproché sur le visage de la femme révèle son choc et sa tristesse. Lui, indifférent à son état, poursuit l’acte avec la même brutalité. Il devient alors évident qu’elle ne prend aucun plaisir, qu’elle subit. La violence de la scène tient autant au geste qu’au contraste visuel qu’elle met en place. Les motifs floraux, associés à l’idée de douceur et d’intimité conjugale, entrent en dissonance avec la brutalité de l’acte. Cette opposition rend la scène d’autant plus dérangeante. En effet, l’esthétique ne vient pas adoucir la violence mais la souligne.

Ce moment fait froid dans le dos dans la mesure où, en une fraction de seconde, tout bascule. On passe d’un moment intime supposé consensuel et agréable à une agression sexuelle, voire un viol. Un renversement entre désir et contrainte. Le désir de l’un écrase (dans les deux sens du terme, rappelons-nous la tête plaquée) celui de l’autre. La préférence pour la position en levrette en dit aussi long sur le rapport de l’homme à sa femme. Cela peut être lu comme un refus du face-à-face en tant que négation de l’altérité, mis en évidence par l’absence de regard et par les paroles de Dwight « Je n’aime pas de cette manière, je n’ai pas envie de voir ton visage ». Le corps féminin est alors réduit à une position, à une fonction, celle d’assouvir le besoin masculin. On n’est plus dans un partage mais dans un rapport de domination. La scène met ainsi en évidence la fragilité du consentement dans un rapport de domination conjugale, et la facilité avec laquelle la violence peut surgir au cœur même de ce qui est socialement perçu comme un espace privé et légitime.

La frontière floue du consentement

Le cinéma permet de rendre visible ce que le discours social a longtemps invisibilisé à savoir le viol conjugal et l’impossibilité de dire non. Le consentement doit être un critère indispensable et non négociable quelle que soit la nature du lien entre les deux personnes. Cependant, ce critère tend à être étouffé dans bien des situations domestiques.

Dans This Boy’s Life, la scène commence dans un cadre consensuel puis bascule rapidement. L’insistance masculine devient une norme dans la mesure où c’est le désir de l’homme qui prime. Le corps féminin devient dès lors, un territoire négociable voire appropriable. La sidération se manifeste par l’impossibilité de réagir ou de s’opposer de par la nature du lien. En effet, dans les deux films, le statut d’union conjugale rend la possibilité de dire non plus difficile. La peur de représailles pèse également lourd dans la balance.

Le rapport relationnel entre les personnages est très différent entre les deux réalisations. Dans The Color Purple, Celie (interprétée par Desreta Jackson) est une adolescente d’environ 14 ans lorsqu’elle est mariée de force au surnommé Mister (Albert de son vrai nom et incarné par Danny Glover), un homme brutal, proche de la quarantaine. Il pourrait donc être son père, et ce décalage d’âge entre en tension avec le lien qui les unit. De plus, Celie n’a pas choisie de marier Mister, cela lui a été imposé, c’est donc contre son gré qu’elle se voit vivre sous le toit de Mister et partager son intimité avec lui. Étant souvent sujette à des violences domestique, elle vit pendant des années dans le silence et une soumission exacerbée. Dans This Boy’s Life, non seulement les deux personnages ont plus ou moins le même âge mais au départ, ils s’aiment et sont dans un rapport consensuel. Toutefois, leur mariage ne repose pas sur un amour solide mais sur des besoins. D’un côté, Caroline, femme divorcée avec un enfant, recherche une sécurité matérielle et une forme de normalité sociale. De l’autre côté, le mariage pour Dwight semble relever davantage du contrôle que de l’amour. En effet, il a besoin d’asseoir son autorité et d’exercer un pouvoir dans la sphère domestique. Ainsi avec le temps, le lien entre les deux se dégrade et à l’homme de devenir toujours plus violent.

La scène où Mister couche avec Celie adolescente, la représentation de la violence sexuelle est différente. Tandis que dans This Boy’s Life elle apparaît soudainement à un point de bascule, ici, elle est présente dès le début de manière diffuse. Cette violence est d’abord montré symboliquement par le nombre ridiculement excessif de ceintures posées sur la tête de lit, on peut en dénombrer une dizaine (sérieusement, qui en a autant ?). D’autant plus, qu’elles sont pratiquement identiques. La ceinture, ici, et dans le film en général n’est pas uniquement utilisée dans sa fonction initiale mais elle est également utilisé comme objet de violence, un moyen de faire du mal en fouettant. En effet, ceci est visible dans la scène qui précède, où Mister poursuit son fils Harpo, ceinture à la main, pour lui donner une correction. La ceinture est alors un symbole de violence physique. Ceci est d’autant plus parlant qu’elles sont suspendues sur la tête de lit (dans la réalité, le commun des mortels ne suspend pas ses ceintures à cet endroit…) comme un écho visuel de la violence sexuelle qu’est en train de subir Celie.  

L’horreur vient de la banalisation de l’acte violent dans la vie conjugale comme juste « un moment à passer », mis en scène par le silence de Celie et sa non résistance. La banalité de la mise en scène réside dans la présence des à-coup du lit. Le motif sonore du grincement/à-coups de lit est fréquemment utilisé au cinéma lors des ébats amoureux. Toutefois, ce son est utilisé soit dans un registre humoristique (dérange les voisins) soit dans un registre plus positif et sensuel. Ici, il est utilisé dans un registre plutôt dramatique où finalement ce bruit mécanique domine sur le reste et confère un aspect sans vie, sans passion à l’acte. De plus, on entend Celie se dire en pensée « je ne pleure pas, je suis allongée pensant à Nettie, pendant qu’il est sur moi. Me demandant si elle est en sécurité. Et après, je pense à cette belle femme sur la photo. Je sais que ce qu’il me fait, il le lui a fait aussi. Et peut-être qu’elle aime ça ».

Au final, ce qui rend ces scènes d’autant plus troublantes c’est qu’elles combinent deux logiques apparemment incompatibles à savoir l’intimité et la brutalité, l’acte d’aimer et celui d’agresser. Montrer cette violence permet de révéler ce qui reste invisible et confronte le spectateur à une réalité que l’on voudrait souvent ignorer.


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