Le Flou : De la technique picturale à l’émotion cinématographique, l’évolution d’un art visuel

Le flou, penchons-nous sur la question afin d’y voir plus net.

Cet article s’appuie sur l’exposition présente au musée Photo Elysée du 03.03.2023 au 21.05.2023 Flou. Une histoire photographique et du cours universitaire Qu’est-ce que le flou met en œuvre ? photographie, cinéma, peinture dispensé par la commissaire de l’exposition Mme. Pauline Martin.

« L’exposition retrace l’histoire du flou dans la photographie, de l’invention du procédé à l’époque contemporaine. Jalonnée de comparaisons avec la peinture et le cinéma , elle raconte – notamment par des oeuvres clés – l’évolution de cette forme, ainsi que les valeurs qui lui sont associées selon les époques et les différentes pratiques photographiques »[1].
En convoquant plusieurs médiums artistiques, nous allons nous intéresser aux différents flous qui en émanent que ce soit d’un point de vue technique, artistique ou social.

Tout d’abord, qu’est-ce que le flou ? Si nous avons aujourd’hui l’idée du flou comme étant le contraire de la netteté, historiquement cela n’a pas toujours été le cas notamment au 17ème siècle. Le terme flou était un terme de spécialiste de la peinture, seuls les peintres utilisaient ce mot jusqu’au 19ème siècle.
Si le flou est très facilement associé à la photographie et au cinéma, c’est à la peinture qu’il tient son origine. Il s’agit d’une technique picturale qui consiste à effacer les touches du peintre sur la toile afin d’unifier l’ensemble. Le peintre prenait une brosse et passait par-dessus pour enlever les traces de pinceaux montrant l’intervention artistique. Le flou donnait de la douceur et lissait la peinture pour favoriser l’accès aux détails. Contrairement à ce que nous pouvons penser, le flou ne brouille pas la peinture, il l’estompe, fond les contours et adoucit celle-ci. Le terme avait alors une connotation positive. André Fabien, en 1676, en donne la définition suivante : « Flou: […] C’est un vieux mot dont autrefois on se servait pour exprimer en termes de Peinture, la tendresse et la douceur d’un ouvrage ».


En revanche, l’impressionnisme, par exemple, n’était pas du tout considéré comme flou comme nous le dirions aujourd’hui car justement la touche du peintre est clairement visible, les mouvements sont hachés, nous percevons les coups de pinceaux contrairement à une peinture flou. Les termes de « vague » ou « confus » étaient alors utilisés pour décrire les peintures impressionnistes et c’est seulement à partir du 20ème siècle que le terme flou y est utilisé.
D’ailleurs, comme citez plus haut, le mot flou était employé qu’en peinture jusqu’au 19ème siècle dès lors, pour qualifier une mauvaise vision, on adoptait également les termes de « vague » et de « confus ».

Le flou est relatif selon les périodes. Il faut prendre en compte le contexte de l’époque et du lieu pour savoir ce qui est considéré comme flou. De plus, il importe de souligner le flou comme étant une forme subjective. On ne peut pas déterminer visuellement ce qu’est le flou car on ne voit pas tous le flou de la même manière, une photographie du 19ème siècle peut être considérée comme floue pour certains et pas pour d’autres. Ainsi, le flou rappelle la subjectivité du regard et des représentations.

Avec l’avènement de la photographie en 1839, le terme du flou change de sens et se décline en différents types de flou qui ne sont pas les mêmes selon la technique et selon l’effet. En photographie, le flou est désigné comme un défaut, une erreur et c’est à ce moment-là qu’il est opposé à la netteté. En effet, la photographie produit un choc visuel en permettant pour la première fois de représenter le monde de manière extrêmement nette et détaillée que ni la peinture ni l’œil humain était capable de faire. Dès lors, une photographie qui n’est pas nette – attribut essentiel à celle-ci – est floue.
D’après le Comte d’Asche, « En photographie, le mot flou désigne un défaut; mais en peinture, d’après Littré, c’est une manière légère et fondue par opposition aux tons durs et secs. Quand nous disons flou c’est dans le bon sens que nous prenons ce mot ». Il y a donc une appréciation positive (en peinture) ou négative (en photographie) du flou selon la technique et n’a pas la même valeur.

Dès les débuts de la photographie, les gens sont choqués de cette netteté, de voir le monde aussi crument. Désormais, les personnes voient tous les défauts de leur visage sur les portraits photographiques tant ceux-ci sont détaillés. Emerge alors l’envie de rendre la photographie plus « douce » et d’essayer d’imiter le flou pictural sur la photographie afin de la rendre plus acceptable. C’est pourquoi, les photographies de l’époque sont volontairement floues, dans un mélange entre photographie et peinture. Un des procédé était le flou au moment du tirage. Il s’agissait d’une technique pigmentaire s’approchant de la peinture.

Les différents types de flou produits dans la photographie :
Il existe deux grandes catégories ainsi que des sous-catégories :

le flou qui organise l’espace

  • Flou de bascule : flou produit par un appareil à bascule permettant d’incliner l’objectif verticalement par rapport au corps de l’appareil photographique. Un axe de netteté est ainsi marqué sur l’image et entouré, en dessus et en dessous, de zones présentant un flou plus prononcé. Cela a pour effet de donner une impression de miniature, de maquette.
  • Flou d’arrière-plan : flou qui apparaît sur l’arrière-plan de l’image, laissant l’avant-plan net.
  • Flou d’avant-plan : flou qui apparaît sur l’avant-plan de l’image, laissant l’arrière-plan net.
  • Flou de mise au point : flou volontaire ou involontaire dû aux effets de l’optique photographique. Il peut être causé par l’imperfection de l’objectif utilisé, par une grande ouverture du diaphragme dont résulte une profondeur de champ réduite ou par une mise au point mal réglée.

le flou lié au mouvement

  • Flou de mouvement (ou cinétique) : flou produit pas le mouvement du sujet photographié pendant la prise de vue.
  • Flou filé : flou de bougé particulier consistant à suivre avec l’appareil photographique le déplacement du sujet principal qui apparaît dès lors net sur l’image, les éléments restés immobiles en avant ou en arrière-plan étant flous.
  • Flou de bougé : flou produit par le mouvement volontaire ou involontaire de l’appareil photographique pendant la prise de vue.

Flou artistique : flou permettant de réaliser un effet artistique, volontaire et maîtrisé, sur une partie ou sur l’ensemble de l’image.

Pixellisé : dont les pixels qui composent une photographie numérique sont apparents.

Le flou, au début de la photographie, représente également le temps car les temps de pose étaient très long (plusieurs heures puis plusieurs minutes). Le temps se marque alors dans la photographie par le flou notamment chez les animaux et les enfants, êtres vivants ayant le plus de mal à rester longtemps immobiles. Mais le flou permet également de montrer le mouvement.
Dans la célèbre photographie Baiser de l’Hôtel de ville de Robert Doisneau prise en 1950, on constate plusieurs flous dans une même image : flou d’avant et d’arrière-plan, flou de mouvement et flou de temps (la photographie n’est pas spontanée comme les gens le pensaient mais le couple a bien posé pendant un certain temps, il s’agit donc d’une mise en scène). Alors que les passants autour des amoureux et les voitures derrière sont en mouvement, les deux personnages sont immobiles donnant l’impression que le temps est figé dans l’instant du baiser.

Vers la fin du 19ème siècle, la pratique de la photographie commence à se démocratiser : la technique se simplifie et devient alors plus accessible. Emergent alors différents types d’amateurs, qui n’entretiennent pas tous le même rapport au flou.
Les amateurs experts pratiquent la photographie comme passe-temps. Il rejettent le flou considéré comme une erreur, néanmoins ils en produisent de manière ludique.
Les amateurs du dimanche quant à eux, ne pratiquent la photographie que pour garder le souvenir d’un événement et la technique ne les intéresse a priori pas. Le flou est également considéré comme une erreur mais il n’est pas rédhibitoire : ils préfèrent garder une trace – même floue – du moment vécu qu’aucune.

Dans les années 1920 et 1930, se développent de nombreux studios de portrait. Le « flou artistique » devient rapidement la pratique essentielle du portrait. Afin d’idéaliser le modèle, les yeux, le nez et les bouche sont légèrement accentués avec plus de précision, alors que le reste du visage et le corps se dissipent dans un flou qui tend à confondre leurs contours avec le fond.
Cette pratique consiste donc à cacher les imperfections du modèle pour que son image le satisfasse.

Au cinéma, le flou prend une toute nouvelle fonction. A partir des années 1920, le flou est volontairement recherché par les cinéastes qui le produisent par différents moyens techniques, filtres, caches ou surimpressions.
Une distinction est faite entre le cinéma et la photographie. Si le flou en photographie est considéré comme un défaut, celui en cinéma permet d’estomper l’image filmique.
En France, les réalisateurs utilisent le flou afin de faire sentir l’émotion d’un personnage. Il permet de faire vivre au spectateur la vie intérieure des personnages : marquer le souvenir, l’embarras, la folie ou la mort à venir.

Durant la période avant-gardes des années 1920 à 1930, bien que le flou soit rejeté, il est très présent dans les œuvres. Les expérimentations se multiplient donnant place à une variété de technique photographique :

Défocalisation : fait de ne pas mettre au point pendant la prise de vue, produisant un flou volontaire de mise au point.

Perspective : les avant-gardes ont multiplié les différentes perspectives – en plongée ou contre-plongée – produisant ainsi des flous variés.

Photographie de nuit : elle produit de nombreux flous en raison de la sous-exposition des scènes représentées.

Exposition multiple : technique qui consiste à faire plusieurs prises de vues sur un seul et même négatif, imprimant ainsi plusieurs images sur une seule photographie.

Surimpression : technique permettant d’imprimer plusieurs images sur un même tirage en les superposant.

A partir des années 1930, le succès de la presse illustrée change radicalement le rapport au flou. Tout d’abord, les papiers de mauvaise qualité utilisés lors de l’impression accentuent et généralisent la présence du flou sur l’image. Ensuite, l’événement à immortaliser devient prioritaire par rapport à une qualité irréprochable. Le flou devient recommandé car il garantit, du moins en apparence, que la photographie est authentique et qu’elle constitue le témoignage d’un moment spontané. Le flou contribue ainsi à construire visuellement l’idée d’une exclusivité journalistique.

Grâce à l’évolution du matériel, les photographes peuvent composer plus librement avec les flous d’avant et d’arrière-plan, de manière à mettre en valeur un élément particulier de l’image. Le flou joue désormais un rôle déterminant dans la construction graphique de l’image comme chez Henri Cartier-Bresson et Robert Doisneau.

Dès les années 1990, le flou devient un moyen d’expression artistique plus courant, prenant des formes et des significations différentes selon les photographes. A travers une variété de technique, les flous peuvent être produits par la mise au point, par des retouches et des manipulations : ils peuvent être dus à l’usage d’un certain type de papier (tirages Fresson, papier Japon) ou issus d’images de mauvaise qualité que les artistes se réapproprient.
Le flou contemporain participe à donner du sens et à construire une réflexion sur le monde environnant et sur l’image elle-même. Il peut prendre une valeur politique et social, exprimer l’incertitude dans la quête d’identité, évoquer l’inconscient, la mémoire, voire la perte et la disparition.

L’institutionnalisation de la photographie dans les musées se fait progressivement. Dans les années 1920, le MoMA expose des photographies. Davantage de photographes sont présents et les photographies s’accumulent prenant ainsi de la valeur. De plus en plus de personnes se battent pour élever la valeur de la photographie comme œuvre d’art. Dans les années 1970, apparaît des écoles de photographie non plus seulement technique mais également artistique. C’est seulement dans les années 1980 que la photographie est défendue comme un art et prend vraiment sa place au sein des musées.


[1] Photo Elysée, https://elysee.ch/expositions/flou/


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