Le rire orange (1999) de Leone Ross suit Tony, un jeune homme noir qui vit en marge de la société new-yorkaise, dans un espace souterrain qu’il appelle le « Dessous ». Le roman explore son quotidien, ses souvenirs d’enfance et les liens qu’il entretient avec quelques figures clés de son passé, tout en donnant accès à sa manière très singulière de percevoir le monde. Entre réalisme cru et poésie troublante, Leone Ross construit un récit fragmenté qui circule entre présent et mémoire, entre silence et excès de langage, pour interroger la survie, la marginalité et les formes possibles de résistance par la voix, l’imaginaire et le corps.
Ce qui m’a immédiatement frappé en lisant Le rire orange, avant même de pouvoir formuler une interprétation claire de l’intrigue, c’est la forme du texte elle-même. La manière dont le roman se donne à lire, parfois à contre-rythme, parfois dans une continuité presque étouffante, a immédiatement attiré mon attention. J’ai eu le sentiment que la langue ne se contentait pas de raconter une histoire, mais qu’elle cherchait à faire éprouver une expérience sensible. En effet, les chapitres au présent avec Tony (un sur deux) sont totalement dépourvu de toute ponctuation (point, virgule, majuscule). Cette absence ne relève certainement pas d’une fantaisie stylistique mais d’une contrainte de lecture, un trouble volontaire qui engage le corps du lecteur autant que son interprétation. Dès lors, cette particularité textuelle mérite qu’on l’analyse de plus près.
L’absence de ponctuation comme signe de désorientation
Le fait que Tony vive dans le « Dessous », c’est-à-dire dans les égouts de New York, l’inscrit dans un espace privé de lumière et de repères stables. Coupé des cycles naturels du jour et de la nuit, il évolue dans une temporalité brouillée, marquée par la désorientation et la perte de points d’ancrage. Cette instabilité sensorielle et temporelle se prolonge jusque dans l’écriture elle-même. L’absence de ponctuation donne une forme textuelle à cet état de dérive, en privant le lecteur de repères syntaxiques clairs, à l’image du monde dans lequel le protagoniste vit.
« c’était l’été il me semble que c’était il y a un an mais j’en suis pas sûr parce que ici bas on perd le sens du temps je sais pas je sais jamais l’heure dans cette obscurité », p.55.
Ainsi, Le « Dessous » n’est pas seulement un lieu physique : c’est un espace sans balises. Or la ponctuation, en littérature, sert précisément à rythmer en marquant des pauses et des transitions. L’absence de ponctuation pourrait donc se lire comme une transposition typographique de cette désorientation spatiale et temporelle. La syntaxe « normale » suppose un monde structuré, sinon ordonné, du moins lisible. Ici, l’espace vécu par Tony ne permet plus cette mise en ordre. Le texte devient alors une sorte de continuum sombre, comme les tunnels qu’il traverse. Le manque de ponctuation ne concerne pas que Tony, il nous concerne également dans la mesure où, comme lui, nous sommes obligés d’avancer sans balises claires, de tâtonner, de relire parfois, de perdre le fil momentanément. Le roman nous fait alors éprouver ce que signifie vivre sans repères plutôt que de simplement nous le raconter.
Nommer la rime comme un besoin de maîtrise dans un monde sans repères
Un autre point intéressant concerne le contenu du texte. A chaque fois que Tony fait une rime en parlant, il la signal en disant « hé ça rime ». La rime c’est une symétrie, une structure minimal donc en la signalant, c’est comme si Tony se raccrochait à un ordre, aussi fragile soit-il. Il ne laisse pas la rime passer comme quelque chose d’évident, il la saisit et la marque. Il y a aussi quelque chose de très oral dans ce geste. Dans la parole parlée, surtout dans certaines traditions populaires, on commente ce qu’on dit en le disant. L’indication « hé ça rime » ressemble presque à une réaction immédiate comme si Tony s’écoutait parler en même temps qu’il parlait. Cela renforce l’impression d’une voix vivante, dans le ici et maintenant et d’une pensée en train de se faire.
« toujours est-il qu’on nettoyait et nettoyait comme des bêtes jusqu’à en perdre la tête hé ça rime », p.127.
« t’auras qu’à m’apporter un repas qui compense ton absence hé ça rime », p.187.
Tony a un rapport très particulier au langage car au début du roman, dans les souvenirs de son enfance, on apprend qu’il faisait exprès de ne pas du tout parler aux gens, il était plongé dans un mutisme. Le fait que Tony choisisse de ne pas parler est fondamental. Ce n’est ni une incapacité ni un traumatisme clairement identifié à ce stade, mais un retrait volontaire. Avant même d’être un outil de communication, la parole est pour lui un pouvoir. Il peut la garder pour lui. Ce mutisme initial dit déjà que le langage n’est jamais neutre chez Tony. Ce qui est frappant, quand on met cela en regard de la suite, c’est le mouvement inverse qui se produit. On passe d’un silence maîtrisé à une parole qui déborde, coule sans ponctuation, se répète, rime, se commente elle-même, comme si Tony était passé du refus du langage à une immersion totale en lui mais sans jamais adopter la langue “bien réglée” des autres.
Les majuscules comme bascule vers le chant
Parfois, des phrases apparaissent entièrement en MAJUSCULES. On passe à un régime vocal différent, ce n’est plus exactement parler, ni même penser mais c’est chanter. Tony se met parfois à soudainement chanter. Le chant arrive comme une échappée et le texte nous le fait comprend à nouveau par la forme.
« QUAND JE ME SENS COMME ÇA CE QU’IL ME FAUT C’EST LE TRAITEMENT SEXUEL LE TRAITEMENT BABY APRES ON SE SENT SI BIEN », p.131.
« TU FAIS CE QU’IL FAUT MAIS TU M’AIMES PAS JE LE SAIS MAIS ÇA FAIT QUAND MÊME MAL D’ENTENDRE LA VÉRITÉ », p.125.
« vous pourriez croire que je suis taré de chanter en même temps que je parle mais quand on est ici en bas il faut bien trouver le moyen de s’amuser », p.125.
Ainsi, dans cette obscurité, la parole, notamment le chant, devient un moyen de s’amuser. Là où la vue est restreinte par l’absence de lumière, la voix et l’ouïe sont plus que jamais mobilisés. Il ne s’agit pas cette fois d’une langue utilitaire qui aurait pour vocation d’expliquer mais d’une langue qui se déploie dans le corps, hors du corps et devient performance. Le chant sert de micro-pause ludique dans un quotidien marqué par l’isolement et la dureté. Une tentative de survie, en somme. Là où la prose sans ponctuation traduit la dérive et la désorientation, le chant introduit du rythme. Chez Tony, la langue devient une manière d’habiter le monde, même lorsqu’il n’y a plus rien à habiter.
