
Faith Ringgold, née en 1930 à Harlem, New York, est une artiste afro-américaine, autrice et militante, connue pour son usage du quilt narratif (story quilt) comme support artistique et politique.
L’œuvre Part I, #4: Sunflowers Quilting Bee at Arles de 1991, est une pièce emblématique de son travail, à la croisée de l’art textile, de l’histoire afro-américaine et du féminisme. Elle fait partie de sa série des French Collection (1991–1997), une série de quilt paintings narratifs qui mêlent peinture, textile et texte manuscrit, et qui racontent l’histoire fictive d’une femme noire américaine artiste, Willia Marie Simone, voyageant en France à la recherche de liberté artistique.
L’œuvre représente huit femmes noires historiques majeures réunies autour d’un quilt, dans un champ de tournesols, à Arles (ville du sud de la France célèbre pour avoir inspiré Vincent van Gogh). Les femmes cousent ensemble, puissantes et solidaires. À l’arrière-plan, Van Gogh lui-même observe la scène, tenant un vase de fleurs, comme un témoin ou un spectateur. Il est ici une figure secondaire, presque timide. Ringgold renverse la dynamique : ce n’est plus le peintre blanc européen qui capte l’image du monde, mais des femmes noires qui créent leur propre scène d’histoire.
La scène est frontale, équilibrée, presque iconique. Chaque figure est identifiable, dans une disposition qui rappelle les fresques ou portraits collectifs. Les couleurs sont dans des tons chauds, lumineux, dominés par le jaune des tournesols, le bleu du ciel et les tissus colorés des robes. La palette évoque la peinture postimpressionniste et les tableaux de Van Gogh. Les tournesols sont symbole de lumière, de résilience, d’autonomie (ils se tournent vers le soleil). Le texte manuscrit autour de l’œuvre (comme souvent dans les quilts de Ringgold) raconte une histoire en lien avec la scène, dans une écriture en spirale ou bordée, qui brouille la frontière entre image et récit. Les femmes cousent une couverture dans l’image elle-même, un quilt dans le quilt, créant une mise en abyme de l’acte artistique et collectif. Mais qu’est-ce qu’un quilt exactement ? Petit point sur la question :
Il s’agit à la fois d’un objet textile et d’une pratique artistique et artisanale (courtepointe en français), historiquement liée au quotidien, mais qui a acquis une forte portée culturelle, sociale et politique. C’est une pièce de tissu composée de plusieurs couches. Les couches sont piquées ensemble (le quilting), ce qui crée à la fois une structure et des motifs décoratifs. À l’origine, le quilt est un objet utilitaire : une couverture destinée à tenir chaud. Il est souvent réalisé à partir de chutes de tissus, ce qui en fait un objet de récupération, lié à l’économie domestique et au travail féminin. Dans de nombreuses cultures, notamment aux États-Unis, il s’agit également d’un objet transmis de génération en génération, un support de mémoire familiale et un travail collectif (les quilting bees). Le quilt occupe une place très particulière dans l’histoire afro-américaine. En effet, il est associé à la transmission orale, à la mémoire et à la survie culturelle. Après l’esclavage, il devient un moyen de raconter des histoires, de conserver des traces de vies invisibilisées par l’histoire officielle. Chez Faith Ringgold, le quilt devient un outil de narration visuelle : elle y peint des scènes, elle y ajoute du texte écrit à la main, elle s’inscrit dans une tradition féminine et afro-américaine tout en la réinventant. Ainsi, le quilt n’est plus seulement une couverture mais une oeuvre d’art, un livre ouvert et un acte de résistance culturelle.
Comme évoqué ci-dessus, l’œuvre met en scène huit femmes noires historiques engagées dans des luttes pour les droits civiques, les droits des femmes ou l’émancipation noire. Il s’agit d’un panthéon militant féminin. Nous allons découvrir plus en détail qui sont ces femmes :

Sojourner Truth (vers 1797-1883) – abolitionniste, oratrice féministe
Sojourner Truth est une ancienne esclave devenue l’une des grandes voix de l’abolitionnisme et du féminisme américain du XIXᵉ siècle. Connue pour son discours « Ain’t I a Woman? », elle dénonce simultanément l’esclavage, le racisme et l’exclusion des femmes noires du féminisme blanc. Oratrice charismatique, elle incarne une pensée radicale avant l’heure : celle de l’intersection entre race, genre et classe. Sa présence dans l’œuvre de Ringgold rappelle que la lutte pour les droits civiques des femmes noires s’ancre dans une histoire longue, bien antérieure au XXᵉ siècle.
Harriet Tubman (1822-1913) – guide du « Underground Railroad »
Harriet Tubman est une figure majeure de la résistance à l’esclavage aux États-Unis. Ancienne esclave elle-même, elle devient l’une des principales conductrices de l’Underground Railroad, réseau clandestin permettant aux personnes réduites en esclavage de fuir vers les États libres. Elle aurait aidé des dizaines de personnes à s’échapper, au péril de sa vie, sans jamais perdre un seul « passager » (mais indirectement, elle aurait contribué à la fuite de plusieurs centaines d’autres personnes, en donnant des conseils, des contacts, des itinéraires et en formant d’autres passeurs). Militante, stratège et symbole de courage, Tubman incarne une résistance active, incarnée et collective, que Faith Ringgold inscrit ici dans une généalogie féminine et créatrice.


Madam C.J. Walker (1867-1919) – première femme noire millionnaire
Madam C.J. Walker est connue comme la première femme noire millionnaire aux États-Unis, ayant bâti une entreprise florissante de produits capillaires destinés aux femmes noires. Mais son importance dépasse largement la réussite économique : elle a utilisé sa fortune pour soutenir des causes sociales, éducatives et politiques, notamment la lutte contre le racisme et le lynchage. Elle incarne une figure d’émancipation par l’autonomie économique et la solidarité communautaire. Dans l’œuvre de Ringgold, elle symbolise la possibilité pour les femmes noires de créer leurs propres systèmes de pouvoir et de reconnaissance.
Ida B. Wells (1862-1931) – journaliste, militante anti-lynchage
Ida B. Wells est une journaliste, écrivaine et militante incontournable de la lutte contre le lynchage aux États-Unis. Par ses enquêtes rigoureuses et ses écrits, elle démonte les justifications racistes de ces violences et expose leur rôle dans le maintien de la suprématie blanche. Elle est également engagée pour le droit de vote des femmes, tout en critiquant l’exclusion des femmes noires du mouvement suffragiste blanc. Sa présence dans le quilt souligne l’importance du langage, de l’écriture et de l’enquête comme outils de résistance politique.


Mary McLeod Bethune (1875-1955) – éducatrice, conseillère du président Roosevelt
Mary McLeod Bethune est une éducatrice et dirigeante politique qui a consacré sa vie à l’éducation des Afro-Américains, en particulier des femmes. Fondatrice d’une école pour jeunes filles noires devenue plus tard l’université Bethune-Cookman, elle est également conseillère du président Franklin D. Roosevelt et membre du « Black Cabinet ». Elle incarne l’idée que l’éducation est un levier fondamental de justice sociale et d’émancipation collective. Chez Ringgold, elle représente la transmission, la structuration et la construction d’institutions durables.
Fannie Lou Hamer (1917-1977) – militante pour les droits civiques
Fannie Lou Hamer est une militante des droits civiques issue du monde rural, connue pour son engagement en faveur du droit de vote des Afro-Américains dans le Sud ségrégationniste. Victime de violences policières, elle n’a jamais cessé de dénoncer l’injustice avec une parole directe, populaire et profondément politique. Son témoignage lors de la Convention démocrate de 1964 marque durablement l’opinion publique américaine. Elle incarne une résistance ancrée dans le vécu, le corps et la voix, loin des élites, que Ringgold célèbre comme une force centrale du changement.


Ella Baker (1903-1986) – organisatrice communautaire
Ella Baker est une organisatrice politique essentielle mais longtemps restée dans l’ombre des figures masculines du mouvement des droits civiques. Elle a travaillé avec la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), le SCLC (Southern Christian Leadership Conference) et joué un rôle clé dans la création du SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee). Contrairement aux leaders charismatiques, elle défend une vision horizontale du pouvoir, fondée sur l’autonomie des communautés et le leadership collectif. Sa présence dans l’œuvre souligne une autre manière de faire l’histoire : discrète, structurelle, patiente, et profondément féministe.
Rosa Parks (1913-2005) – figure de la lutte contre la ségrégation
Rosa Parks est mondialement connue pour son refus de céder sa place dans un bus à Montgomery en 1955, acte fondateur du boycott des bus et du mouvement moderne des droits civiques. Mais elle n’est pas une simple figure accidentelle : militante de longue date, formée politiquement, elle incarne une résistance consciente et stratégique. En l’intégrant à cette scène collective, Ringgold la replace dans une continuité militante féminine, loin de la figure isolée et édulcorée souvent véhiculée par les récits dominants.

Cette œuvre fonctionne à plusieurs niveaux. Tout d’abord, Ringgold propose une réécriture de l’histoire en mettant en scène des femmes souvent marginalisées dans les récits historiques dominants. Le champ de tournesols fait référence directe à Van Gogh, et plus largement à l’histoire de l’art européenne, dans laquelle les femmes noires sont absentes ou objectifiées. Ici, Ringgold les place au centre, dans une réappropriation du regard artistique. Elle construit ainsi un espace de mémoire féministe noire. Par le choix du quilt et par la représentation de Van Gogh comme spectateur, elle revisite l’histoire de l’art occidentale, questionnant sa hiérarchie et ses exclusions. Le quilt est à la fois un objet domestique et un support de transmission culturelle afro-américaine. En l’utilisant comme toile, Ringgold donne à cet art traditionnel une fonction politique, artistique et narrative. En outre, en imaginant cette rencontre impossible (les femmes sont issues de différentes époques, dans un lieu fictif), l’artiste engage une réflexion afrofuturiste rétrospective : et si ces femmes avaient pu se retrouver, partager, créer ensemble ?
Chez Ringgold, le quilt n’est pas un simple support textile, mais un espace de narration hybride : il mêle image, parole et mémoire. L’art domestique devient un art de l’histoire et de la revendication. Sunflowers Quilting Bee at Arles est une œuvre manifeste, où les frontières entre art, histoire, militantisme et narration s’effacent. Faith Ringgold y affirme une esthétique engagée, inspirée des traditions populaires afro-américaines, et profondément politique.
