
The Destroyed Room est une photographie monumentale (159 x 234 cm) datant de 1978, réalisée par le photographe canadien Jeff Wall. Il s’agit plus précisément d’une impression couleur sur transparence montée dans une boîte lumineuse (lightbox), ce qui en fait l’une des caractéristiques du travail de Wall.
Elle fait partie de ce que l’on appelle « tableau photographique » contemporain : une photographie de grand format, pensée comme une œuvre picturale, destinée à être exposée au mur comme un tableau. D’autres photographes tel que Andreas Gursky s’inscrivent dans ce même concept.
La photographie montre une chambre en ruines : matelas éventré, vêtements épars, tiroirs arrachés, mur brisé. Tout semble ravagé. On devine qu’il s’agit d’une chambre féminine (vêtements, chaussures à talon, accessoires). Aucun être humain n’est présent, mais la scène chaotique évoque une violence passée. L’éclairage théâtral, les couleurs saturées (notamment le rouge et le vert), la frontalité de la prise de vue et la netteté de l’image accentuent la sensation d’artificialité.
En effet, Jeff Wall rompt avec la tradition du documentaire photographique spontané. Il crée des images entièrement construites, comme des scènes de théâtre ou des plans de cinéma. Dans ce cas, le dispositif est produit en studio avec un cadrage frontal et une absence de perspective/profondeur. Ce cadrage évoque un plan-séquence figé : une scène arrêtée juste après le climax narratif. Il ne s’agit pas d’un témoignage, mais d’une reconstruction. Tout y es faux mais crédible.
Cette photographie est une référence picturale car Wall s’inspire explicitement de Eugène Delacroix, et notamment de la composition et des couleurs de La Mort de Sardanapale (1827) : Le rouge intense (rideaux, tissus, lit), la diagonale du désordre, la violence implicite contre le corps féminin. Mais là où Delacroix montre le massacre du harem, Wall suggère une violence passée, invisible, hors-champ. La femme n’est plus là, mais son absence crie dans le chaos.

Violence suggérée et critique féministe
La photographie évoque une scène de violence domestique, sans jamais la montrer directement. Des objets féminins sont éparpillés (lingeries, vêtements, accessoires), le miroir brisé évoque une perte d’identité, une fragmentation du sujet féminin. Le matelas lacéré fait allusion à une agression sexuelle potentielle. Cette mise en scène renvoie à des stéréotypes cinématographiques (films d’horreur, thrillers psychologiques) mais aussi à des réalités sociales souvent passées sous silence.
The Destroyed Room dénonce visuellement les violences faites aux femmes en retournant les codes visuels du spectaculaire. L’absence de corps renforce la tension (On peut se demander ce qui est advenu de la femme ? Où est-elle ? Est-elle même toujours vivante ?). C’est une critique des représentations de la violence féminine dans la culture visuelle occidentale. La sphère privée comme lieu de violence invisible.
De plus, un détail troublant interpelle : une figurine de danseuse sur le meuble à tiroir, au-dessus de tout, surplombant la scène. La présence de cette figurine de danseuse intacte dans un chaos total attire l’attention précisément parce qu’elle échappe à la destruction, tout en étant visuellement marginale (placée à gauche, en périphérie de la composition).
Cette figurine évoque une représentation stéréotypée et idéalisée de la féminité : gracile, figée dans une pose élégante ; représentation convenue, presque kitsch, de la féminité docile et ornementale. Dans un contexte de violence implicite contre une femme, cette miniature intacte pourrait représenter la femme telle que la culture patriarcale voudrait qu’elle reste : belle, délicate, figée, décorative.
Le fait que cette figurine, fragile par essence, survive intacte au saccage d’une chambre crée une tension : ce n’est pas la réalité du corps féminin qui est épargnée, mais son image réduite à un cliché ; L’image symbolique de la femme (docile, désincarnée, esthétique) résiste mieux que la femme réelle, dont on devine la souffrance hors-champ. Wall pointerait ainsi la résilience des représentations normatives, même au milieu d’une scène de destruction : ce qu’on détruit, ce sont les corps, pas les stéréotypes.
On peut également interpréter la danseuse comme un substitut du corps féminin absent. Dans une scène où le corps de la femme est absent mais où tout suggère qu’il a été violenté, la danseuse devient une représentation fantomatique, une miniature spectrale de la femme perdue. Elle pourrait être un effet de miroir inversé : la femme réelle, incarnée, subit la violence ; la femme représentée, figée, y échappe. Cela fait écho au miroir brisé : l’identité réelle est fracturée, mais l’image idéalisée reste intacte. Inquiétante persistance du cliché.
Un autre élément important de cette composition sont les ouvertures barrées (porte et fenêtre obstruées par des planches de bois) qui renforcent le sentiment d’enfermement, et ouvrent plusieurs strates de signification. Le fait que ni la porte ni la fenêtre ne permettent de sortir suggère un lieu clos, inéluctable. L’espace est physiquement fermé, psychologiquement étouffant, presque carcéral. Cela transforme la chambre en prison intérieure : il ne s’agit plus d’un espace intime ou refuge, mais d’un lieu d’oppression invisible. Le sujet féminin évoqué n’a pas pu fuir. Et même après la destruction, aucune sortie n’est possible. L’enfermement persiste.
Ces planches font penser à une barricade, ou à une mise en quarantaine. Elles évoquent ainsi une violence structurelle. En effet, l’espace domestique, censé protéger, devient lieu de danger. Cela peut figurer la violence patriarcale intériorisée dans la maison elle-même, comme si l’architecture portait la trace du contrôle. Ce n’est pas seulement la violence physique qui est en cause, mais une structure de pouvoir invisible, inscrite dans l’espace : une cage sociétale.
A l’instar de la figurine, ces ouvertures condamnées peuvent aussi symboliser l’impossibilité d’échapper aux stéréotypes. L’image figée de la danseuse, intacte, contraste avec la réalité dévastée. Il est effectivement difficile d’échapper au rôle assigné, aux représentations normatives du féminin. Même lorsque tout est détruit, les murs restent fermés : le cliché tient, l’image résiste, la fuite est impossible.
Finalement, The Destroyed Room est une image charnière dans l’histoire de la photographie contemporaine. Par sa mise en scène maîtrisée, sa référence picturale, et sa charge symbolique, elle interroge la manière dont la photographie peut représenter l’invisible – ici, une violence implicite, genrée, située dans la sphère privée.

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